Sciences de la biodiversité et décision politique : une relation à construire

Version anglaise accessible ici

Sélim Louafi est chercheur en sciences politiques au Cirad* de Montpellier. Il est spécialiste des relations entre sciences et décisions publiques internationales, en particulier dans le champ de la biodiversité et de la sécurité alimentaire. Face à la crise de la biodiversité que le monde traverse, nous avons l’habitude de blâmer les politiques sur l’absence de décisions à la hauteur des attentes sociétales. Et si finalement, une part de la responsabilité venait des scientifiques eux-mêmes ? Sélim Louafi plaide pour une posture renouvelée du scientifique et des sciences, qui doivent être davantage « impliqués » pour changer la donne. Entretien.

Propos recueillis par Alexandre Guichardaz

Entre juin 2018 et avril 2019, vous avez pris part à un panel d’experts mandaté par la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES)** pour réaliser le 1er audit du fonctionnement de cette plateforme, positionnée à l’interface entre recherche et action politique internationale. Qu’en avez-vous retiré ?

Cette évaluation a permis de mettre le doigt sur un déficit majeur dans la conception de cette organisation d’interface entre scientifiques et décideurs politiques. Par les constats qu’elle dresse et les recommandations qu’elle émet, l’IPBES est censée établir un dialogue continu entre chercheurs et décideurs politiques pour améliorer d’un côté la pertinence des recherches et de l’autre l’efficacité des décisions politiques en faveur de la biodiversité. Mais dans les faits, il s’agit d’un travail de démarcation plutôt que d’interface : les interactions chercheurs-décideurs sont limitées aux phases initiales et finales des évaluations conduites par l’IPBES et nous restons figés sur une vision du scientifique fournissant au décideur les connaissances pour agir. Pourtant, nous n’avons jamais produit autant de connaissances sur la biodiversité sans que cela n’ait eu aussi peu d’impact sur les décisions politiques. Je me demande si le problème est vraiment lié à un déficit de connaissances? Ou alors, peut-être ne s’agit-il pas des ‘bonnes’ connaissances, celles nécessaires pour agir? Les scientifiques qui participent à ces travaux se plaignent souvent d’un manque de volonté politique de la part des décideurs. Selon moi, c’est le symptôme plus que le vrai problème, soit l’incapacité à gérer de manière inclusive et constructive cette institution d’interface, qui fonctionne actuellement comme un ‘vase clos’.

« Les scientifiques n’ont jamais produit autant de connaissances sur la biodiversité sans que cela n’ait eu aussi peu d’impact sur les décisions politiques« 

Quelles solutions proposez-vous pour une meilleure intégration entre connaissance scientifique et décision politique ?

Trois idées fortes ressortent de mon analyse pour améliorer le travail d’interface de l’IPBES. Premièrement, il faut selon moi diversifier l’expertise scientifique, en particulier en s’ouvrant encore plus à l’apport des sciences sociales. Les enjeux de biodiversité restent trop souvent conçus comme un problème environnemental qui relève des sciences biologiques, avec de timides incursions en économie ou anthropologie. Pourtant, le pluralisme scientifique est indispensable pour sortir du seul point de vue environnementaliste qui, transcrit dans l’univers politique, se traduit par une lutte du ministère de l’environnement contre le reste des ministères. Les multiples enjeux sociaux et politiques liés aux questions de préservation de la biodiversité – comme l’inégalité d’accès et d’utilisation des pays à la diversité génétique des plantes – ne sont pas une simple dimension additionnelle et cosmétique une fois les ‘vraies’ questions biologiques traitées. Elles sont au contraire constitutives de l’objet « biodiversité » et méritent d’être investiguées en utilisant les dernières avancées méthodologiques des sciences sociales.

Deuxièmement, l’IPBES devrait utiliser la légitimité politique qui lui est conféré pour ouvrir des espaces délibératifs sur les impacts et les enjeux de l’effondrement de la biodiversité à différentes échelles : locale, nationale et globale. En effet, en partant du principe que l’inaction s’explique précisément par des conflits de visions, qui peinent à être prises en charge par les cadres classiques des institutions politiques actuelles, l’IPBES doit assumer plus loin encore son rôle d’interface au sens institutionnel. Il y a là un enjeu démocratique fort qui mérite d’être souligné, pour que l’on puisse évoquer l’inégalité des situations des pays du Sud face par exemple à cet effondrement de la biodiversité. Il s’agit donc de voir ces évaluations, non pas comme un exercice scientifique ‘en vase clos’ mais plutôt comme un processus permettant d’ouvrir de nouveaux espaces de réflexion et d’inclusion de la diversité des opinions. Ce faisant, nous pourrons éviter que les négociations soient cantonnées aux seules luttes inter-ministérielles dont on a fort à parier que les ministères en charge de l’environnement sortiront toujours perdants.

Troisièmement, pour agir efficacement sur la préservation de la biodiversité, il me semble essentiel de diversifier les « publics cibles » visés par ces fameux rapports d’évaluation produits par l’IPBES. Aujourd’hui, il y a une sorte d’obnubilation sur les seuls décideurs nationaux avec des actions conçues essentiellement au niveau législatif. Pourtant, les actions de gestion et de préservation se mènent pour beaucoup à un échelon local et par une multitude d’acteurs: responsables d’aires protégées, responsables territoriaux, maires, responsables d’entreprises, consommateurs… En élaborant des recommandations qui leur seraient spécifiquement adressées, ces différents décideurs pourraient agir plus efficacement à leur niveau pour relever le défi de la préservation de nos écosystèmes.

Bien loin de l’image du chercheur observant le monde depuis son laboratoire, le scientifique est donc selon vous un acteur social, dont les pratiques impactent le champ politique ?

Les historiens ou philosophes des sciences tels que Dominique Pestre, Isabelle Stengers, Pierre Charbonnier ou encore Léo Coutellec ont depuis longtemps montré le caractère mythologique de la prétendue neutralité des sciences. J’ajouterai que depuis une trentaine d’années, les social sciences studies ont accru notre compréhension des liens de la science avec son environnement politique, social et économique. Les chercheurs peuvent avoir un impact sur la société s’ils prennent conscience de la dimension politique de leurs pratiques et de leurs objets d’étude sans que cela équivaut à une action militante. On aurait pu penser que la prolifération d’institutions d’interface dites science/décision, pour gérer les grands défis des transitions (écologiques, climatiques, sociales) telles que l’IPBES, aurait permis l’émergence de nouvelles formes de relations plus complexes et dynamiques. Mais nous sommes encore loin du compte et bon nombre de scientifiques restent prisonniers de l’idée que toute tentative d’articuler science et politique équivaut à faire perdre son intégrité à la science. Il en résulte que la dimension politique des objets et des pratiques scientifiques n’est que rarement prise en compte et intégrée à l’analyse scientifique.

« Les chercheurs peuvent avoir un impact sur la société s’ils prennent conscience de la dimension politique de leurs pratiques et de leurs objets d’étude. »

Selon vous, l’intégration du politique dans la science peut donc être traitée avec les outils et méthodes scientifiques ?

Oui, c’est le fond de ma pensée. Par exemple, il existe aujourd’hui de grandes inégalités entre pays du Nord et du Sud sur l’utilisation de la diversité génétique des plantes cultivées, qui constitue pourtant un enjeu majeur pour l’adaptation des agricultures au changement climatique. Ces inégalités trouvent leur origine dans l’histoire longue (coloniale) puis dans l’histoire courte, dans certaines pratiques scientifiques d’appropriation de matériel végétal vécues comme abusives. Les tensions politiques générées ont, par retour de bâton, abouti à de fortes contraintes réglementaires sur les conditions d’échanges entre scientifiques, dont les biologistes d’aujourd’hui se sentent à juste titre victimes.

L’idée n’est évidemment pas de revenir en arrière ou de plaider pour un mea culpa mais plutôt d’expliquer – en puisant dans l’histoire des sciences, des sciences politiques ou encore de la sociologie des organisations – la complexité des imbrications entre l’action scientifique et ses conséquences politiques. Nous devons parvenir à sortir du registre de la démarcation, avec lequel nous pensons le lien entre science et politique habituellement. Il faut donc construire les conditions pour que de telles situations ne se répètent pas et que la science, en tant qu’effort collectif organisé souvent à l’échelle internationale, vise à apaiser les tensions plutôt que les générer.

En évoquant la prise de conscience de la dimension politique du travail des chercheurs ne craignez-vous pas que l’on assimile cela avec du militantisme ?

Précisément non. Mais sans doute cela tient-il au flou sur ce que l’on entend par le mot politique qui est, il est vrai, un mot un peu fourre-tout. Je me réfère au travail de Mark B. Brown pour distinguer au moins trois sens : 1) « politique » comme activité, un mode d’engagement dans la cité, ce que vous appelez le militantisme et qui est bien distinct de l’activité scientifique ; 2) « politique » comme lieu ou objet, et qui peut effectivement être associé à l’institution scientifique lorsqu’elle est sujette à des formes de délibérations ou contestations de pratiques établies (en matière de salaires, d’allocations budgétaires de laboratoires, etc…) et qui peut relever par exemple d’activités syndicales ; 3) « politique » comme objet d’étude sur les origines ou les implications sociétales de pratiques scientifiques : la science s’empare ou créé des sujets politiques, comme lorsqu’elle travaille sur la biodiversité, qu’elle développe des OGM ou des nanotechnologies qui deviennent des sujets de préoccupations au niveau de la société. C’est évidemment à cette dernière dimension du politique à laquelle je fais référence.

« La mise en œuvre de la responsabilité politique de la science passe par 3 niveaux de réflexivité: à l’échelle individuelle du chercheur, à l’échelle de la construction des objets de science et à l’échelle des relations de l’institution de recherche avec la société. »

Comment se fait concrètement l’intégration de cette dimension politique dans la science ?

A mon sens, le concept de responsabilité politique de la science nous outille pour intégrer la dimension politique dans la science. Sa mise en œuvre passe par des actions selon trois niveaux de réflexivité : à l’échelle individuelle du chercheur, à l’échelle de la construction des objets de science et à l’échelle des relations de l’institution de recherche avec la société. Le premier niveau de réflexivité, individuel, invite à rester lucide sur ses propres choix techniques ou thématiques de recherche ; pourquoi avoir choisi d’étudier cette espèce ou ce trait génétique plutôt qu’un autre? Pourquoi avoir choisi ce partenaire plutôt qu’un autre? C’est aussi être capable de relier ces choix techniques et ces pratiques à ses croyances d’arrière-plan. Il ne s’agit pas d’essayer de se libérer de ces croyances, voire de les ignorer, mais plutôt de les expliciter pour pouvoir les critiquer au sein des communautés scientifiques par des interactions appropriées. Ces croyances peuvent être d’ordre social, liées à l’humain, mais aussi théoriques et disciplinaires, ce qui explique notamment les regards parfois très différents d’un écologue et d’un généticien sur un même objet d’étude.

Cela nous conduit au second niveau de réflexivité, lié à la construction des objets de science et à la nécessité de promouvoir un pluralisme scientifique. Celui-ci nous invite à dépasser l’hégémonie d’une discipline sur un sujet de science et ainsi à en augmenter sa compréhension. Parler de la science au singulier est à ce titre mortifère. Prenons l’exemple de la controverse autour des OGMs (organismes génétiquement modifiés) : nous avons ramené le ‘problème’ social des OGM à un problème de risque ne relevant que des sciences biologiques, toxicologiques et environnementales. Pourtant, les OGM posent aussi le problème de la brevetabilité du vivant, de l’inégalité entre les agricultures ou encore des choix de modèles de production agricole, autant de dimensions non réductibles à un calcul de risque. Ces compréhensions sont tout autant constitutives de l’objet OGM et leurs conséquences politiques sont primordiales. On retrouve la même problématique actuellement avec la controverse sur la régulation des produits issus des techniques d’édition du génome comme la technique Crispr-Cas9.

« Le pluralisme scientifique nous invite à dépasser l’hégémonie d’une discipline sur un sujet de science et ainsi à en augmenter sa compréhension. »

Pourquoi ces enjeux ne sont-ils pas abordés dans ces deux controverses ?

Ils sont exclus du débat par le choix des experts ayant voix au chapitre (généticiens, toxicologues, voire écologues) qui considèrent souvent que ce qui ne relève pas de leur champ de compétence est extérieur à la science, souvent qualifié d’irrationnel. Une telle attitude est le signe d’un manque de pluralisme scientifique et la tournure binaire qu’a pris le débat (pour ou contre) en est un révélateur. Selon moi, ce genre de situation indique surtout que la question est mal posée et que des formes de connaissances ne sont pas prises en compte : autres approches de la génétique (comme la génétique des populations) ou autres disciplines des sciences sociales (droit, sociologie, sciences politiques). C’est comme si une partie de la communauté scientifique considère que traiter les questions de propriété intellectuelle sur le vivant ou d’inégalités entre différents modèles agricoles ne peut pas relever d’une démarche scientifique.

« L’institution ‘recherche’ doit faire l’effort d’engager le dialogue avec la société. C’est un enjeu fondamental de démocratie que de laisser place au débat entre acteurs scientifiques et citoyens. »

Revenons au troisième niveau de réflexivité que vous proposez. Qu’en est -il ?

Ce troisième niveau concerne l’institution ‘recherche’ elle-même qui doit faire l’effort démocratique d’engager le dialogue avec la société. C’est un enjeu fondamental de démocratie que de laisser place au débat entre acteurs scientifiques et citoyens. Ce débat doit porter sur l’impact des connaissances et innovations produites par la science, en se confrontant à d’autres formes de savoirs, comme des savoirs profanes ou d’expériences portés par des acteurs non-académiques (agriculteurs, organisations paysannes, décideurs locaux…). Dire cela, ce n’est pas tomber dans un relativisme qui voudrait que “tous les savoirs se valent”, c’est une logique de différence et de complémentarité plutôt qu’une logique hiérarchique qu’il faut plébisciter. Comme Isabelle Stengers***, je crois que c’est en reconnaissant qu’aucun savoir n’est équivalent à un autre mais que tous sont nécessaires que nous y parviendrons. Plaider pour plus de démocratie dans les sciences, c’est donc prendre en compte l’altérité des savoirs dans la compréhension d’un sujet.

Ce débat ne doit pas se limiter aux objets et controverses scientifiques. Il doit pouvoir aussi porter sur les pratiques scientifiques elles-mêmes. Par exemple, appliquée au domaine de la recherche en agronomie pour les pays en développement, la question démocratique nous ouvre vers une meilleure intégration des inégalités partenariales à l’œuvre entre les pays industrialisés et les pays en développement. Cela nécessite de réinterroger certaines pratiques très concrètes comme l’accès à certains sites (appelés encore communément ‘terrains’), la construction de protocoles, la collecte de données, l’analyse et le partage des résultats. Il me semble que dans ce domaine, nous reproduisons encore trop souvent des routines qui ne favorisent pas l’établissement de liens de confiance et une réelle coopération, et plus spécifiquement avec nos partenaires non-académiques, comme les agriculteurs des pays en voie de développement.

Pour bon nombre de chercheurs (économiste, sociologue du travail, psychologue, anthropologue…) la crise du coronavirus et les traces profondes qu’elle laissera sont les prémices d’une société appelée à se réinventer. Au niveau des sciences agronomiques pour le développement, que pensez-vous que cela pourrait changer ?

Je partage ce point de vue : l’ampleur globale de la crise que nous vivons et les très fortes incertitudes qui l’entoure donnent à la science une position de premier plan, comme nous l’a montré la constitution de groupes d’experts chargés de conseiller tous les gouvernements. C’est incontestablement une grande phase de bouillonnement ou le lien entre science et décision revient au premier plan et dont il est difficile de savoir ce qu’il en ressortira.

Sur les questions agronomiques en tant que telles, l’importance prise par les questions d’approvisionnement alimentaire durant la crise pourrait conduire à réorienter les moyens de la recherche vers des sujets qui étaient considérés comme mineurs tels que les circuits-courts par exemple ou encore les enjeux de résilience (la capacité d’un système à se générer à la suite d’une crise). De façon générale, réfléchir à davantage de relocalisation, décentralisation et diversification d’activités de production agricole, de consommation et de gestion des déchets à l’échelon local et en adéquation avec les limites de la planète me paraît essentiel et semble devoir prendre de plus en plus d’importance dans la recherche.

Mais au-delà de ces enjeux de fond, ce qui m’intéresse au premier plan, c’est aussi la question que la crise nous pose en terme d’organisation de la science à l’échelle globale. On entend actuellement tout et son contraire sur le succès de certaines initiatives transnationales dans la capacité des chercheurs à collaborer sur le Covid. L’accès libre aux résultats est vanté partout mais on sent aussi de forts replis avec des logiques de sciences nationales, y compris dans les mots de notre président. Dans ce contexte de collaborations teintées de fortes concurrences, quid des inégalités globales autour de l’enjeu de partage des données et des connaissances entre scientifiques ? Comment les chercheurs des pays du Sud s’insèrent dans les initiatives internationales ? Voilà des questions empiriques sur lesquelles il faudrait travailler pour alimenter la réflexion sur les liens entre science et politique.

Vous appelez de vos vœux un changement de paradigme vers une science impliquée, tant dans la façon de produire de la connaissance que dans la manière de la diffuser. Comment amorcez-vous ce changement dans votre travail de recherche ?

Je m’attache avec mes collègues depuis 3 ans à faire vivre une logique coopérative entre chercheurs et agriculteurs de France et d’Afrique au travers du projet de recherche CoEx. Ce projet porte sur la diversité de gestion de la biodiversité agricole (semences et ressources génétiques des plantes cultivées) dans 4 pays d’Afrique de l’Ouest. Habituellement étudié sous l’angle biologique uniquement, nous mettons en œuvre le pluralisme scientifique pour caractériser l’objet « semence » sous toutes ses dimensions : qu’elles soient géographiques (où se trouve la biodiversité agricole ?), sociales (qui en sont les gestionnaires et comment circule t-elle ?) ou politiques (quelles règles en régissent l’accès et la diffusion?).

Le projet CoEx s’arrête également sur une dimension démocratique relative à la gestion de la biodiversité cultivée : nous questionnons les pratiques des institutions de recherche en la matière, notamment sur les collections de matériel génétique conservées dans les banques de gènes : qui peut accéder à ces ressources ? Peut-on en faciliter l’accès aux agriculteurs ? Sous quelles conditions ?

L’enjeu de CoEx est donc double : produire des connaissances nouvelles sur la biodiversité agricole en l’ouvrant à une diversité de regards disciplinaires ; et créer des espaces de dialogues avec une variété d’acteurs (chercheurs de toutes disciplines, centres de recherche locaux, organisations paysannes, agriculteurs) afin d’imaginer de nouvelles modalités de partenariats et ainsi pallier aux inégalités habituellement à l’œuvre entre chercheurs et acteurs de terrain.

En incluant le souci de pluralisme scientifique et de démocratie, notre démarche dans le projet CoEx nous permet de mieux comprendre la réalité du terrain et les attentes sociétales qui y sont associées.

Avec quels résultats ?

Je pense que la combinaison de ces 2 dimensions permet de faire évoluer le regard que l’on porte collectivement sur la biodiversité agricole dans un sens qui ‘colle’ davantage avec la variété des pratiques à l’œuvre. Notre démarche scientifique, en incluant le souci de pluralisme et de démocratie, nous permet de mieux comprendre la réalité du terrain et les attentes sociétales qui y sont associées. Par cette approche, nous espérons gagner en pertinence et dépasser une compréhension binaire dans laquelle tout travail sur le sujet restait habituellement enfermé : au-delà d’une confrontation entre un système semencier dit « formel » (amélioration variétale via la recherche ou le privé) et un système dit « informel » (production de semences par les agriculteurs), nous avons documenté l’existence d’une multitude de stratégies de gestion de la biodiversité agricole, qui soutient des entrecoupements permanents entre le supposé formel et informel.

Sur un plan plus opérationnel, la principale innovation du projet CoEx a été avant tout organisationnelle, avec l’identification collective de points-clefs afin de construire de la confiance entre institutions de recherche et organisations paysannes pour la gestion de la biodiversité agricole. Au-delà de la dimension contractuelle, cette innovation propose de revoir notre façon de produire de la connaissance et de la diffuser, en étant réflexifs sur nos pratiques, pluralistes dans notre approche et en tenant compte des inégalités à l’œuvre. Ce résultat est partageable et applicable à tout projet de recherche en partenariat, et nous pourrions imaginer donner un cadre plus institutionnalisé à ce type d’approche pour continuer à le faire évoluer et favoriser un apprentissage à plus large échelle.

La situation de crise que nous traversons m’amène à penser que ce type d’approche peut permettre d’alimenter une discussion pour remettre en question certains de nos fonctionnements, certaines de nos pratiques de recherche afin d’envisager la science comme un espace plus démocratique et plus en lien avec la société. Il faut pour cela continuer à créer de tels « lieux » de réflexion, hors des cadres existants de type managérial, syndical et institutionnel pour envisager un travail des chercheurs en agronomie davantage « impliqué » pour les années à venir.

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*Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

**L’IPBES est une organisation internationale au carrefour entre science et décision qui a pour raison d’être la production d’évaluations sur l’état et l’évolution de la biodiversité et des écosystèmes dans le monde. C’est le pendant du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur les questions de biodiversité et des services rendus par les écosystèmes.

*** Voir La Vierge et le Neutrino. Les scientifiques dans la tourmente. Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond, 2006, 288 p.

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